Une étude bouleverse les certitudes sur l’anatomie des dinosaures : des fossiles exceptionnellement bien conservés révèlent que certains d’entre eux… avaient des sabots. Une première dans l’histoire des reptiles, qui rebat les cartes de notre compréhension de leur biologie et de leur évolution.
Une découverte inattendue dans la “zone des momies” du Wyoming
Dans les plaines semi-arides du Wyoming, la “zone des momies” est depuis plus d’un siècle un lieu emblématique pour la recherche paléontologique. Ce gisement, connu pour la conservation exceptionnelle de tissus mous et d’enveloppes cutanées, a d’abord été fouillé en 1908.
Un site paléontologique unique au monde
En 2024, une équipe internationale menée par Paul Sereno, paléontologue à l’Université de Chicago, y a entrepris une nouvelle campagne de fouilles. Leur objectif : revisiter les couches fossilifères avec des outils modernes d’imagerie 3D et de tomodensitométrie à haute résolution.
C’est là qu’ils ont mis au jour deux spécimens d’Edmontosaurus annectens, un hadrosaure du Crétacé supérieur (environ 66 millions d’années), parfaitement conservés dans une fine matrice d’argile.

Des fossiles “momifiés” retrouvés
Les chercheurs ont rapidement constaté que les deux spécimens ne se limitaient pas à des ossements : la peau, les tissus mous, et même les contours anatomiques des pattes et du cou étaient visibles. Ces “momies de dinosaures”, terme employé lorsque les tissus externes sont préservés, comptent parmi les mieux conservées jamais trouvées en Amérique du Nord.
Mais un détail inattendu allait faire sensation : une structure kératinisée, enveloppant les extrémités des pattes arrière, formant une surface dure, bombée et continue. En d’autres termes : un sabot.
Des sabots chez les reptiles ? L’impensable devient réalité
Les analyses microtomographiques ont révélé que la surface des orteils n’était pas simplement cornée, mais organisée en plaques kératinisées fusionnées, rappelant étonnamment les sabots que l’on connaît. La structure présentait une usure au niveau antérieur, suggérant qu’elle servait à supporter le poids de l’animal sur des terrains durs.
Jusqu’à cette découverte, les reptiles fossiles et actuels (dinosaures inclus) étaient réputés posséder soit des griffes, soit des coussinets, mais jamais de sabots continus.
Le sabot, une adaptation fonctionnelle de l’Edmontosaurus
L’équipe de Sereno avance l’hypothèse d’une évolution convergente : une adaptation fonctionnelle similaire à celle des mammifères herbivores, pour optimiser la locomotion terrestre.
Les sabots auraient pu conférer à Edmontosaurus une meilleure stabilité lors de la marche ou de la fuite sur des sols argileux ou rocailleux. Cette modification anatomique, issue de la transformation des griffes terminales, aurait réduit la surface de friction et permis une démarche plus économique sur la longue distance, un atout pour un herbivore pouvant atteindre 12 mètres de long.
Selon l’étude publiée dans Science, cette évolution pourrait remonter à des lignées antérieures d’hadrosaures, voire à certains stégosaures et ankylosaures du Jurassique, dont les extrémités de pattes montrent parfois des zones épaissies comparables.

Un environnement propice à la momification qui explique leur excellente conservation.
Les deux dinosaures ont probablement péri dans une période de sécheresse sévère, lorsque les points d’eau s’étaient raréfiés. Leurs corps, exposés à l’air sec, auraient subi une momification naturelle : la peau, déshydratée, se serait collée aux os, préservant leur forme.
Puis, une crue soudaine aurait recouvert les carcasses d’une boue fine, les isolant de l’air et des charognards. Cette alternance de sécheresse et d’enfouissement rapide explique la préservation tridimensionnelle exceptionnelle observée aujourd’hui.
Ce scénario est confirmé par les travaux de Lindgren et al. (PLOS ONE, 2022), qui ont décrit un processus similaire chez un autre Edmontosaurus. Les auteurs montrent que cette combinaison crée des conditions idéales à la conservation des tissus kératinisés, des fibres de collagène et même de résidus organiques.
Cette “fossilisation mixte”, à mi-chemin entre la déshydratation naturelle et la minéralisation rapide, permet d’obtenir des fossiles d’un réalisme saisissant, véritables instantanés de vie préhistorique.
Une structure kératinisée qui peut remettre en cause la classification des espèces.
La découverte d’un reptile fossile avec un sabot remet en question la séparation classique entre mammifères et reptiles.
On pensait jusqu’ici que seuls les mammifères pouvaient développer ce type de structure. Les chercheurs parlent d’évolution convergente : cela veut dire que des espèces très différentes peuvent évoluer de façon similaire si elles vivent dans des environnements comparables.
Dans ce cas, la nature aurait trouvé plusieurs fois la même solution pour mieux marcher sur la terre ferme. Cette découverte montre que les mêmes mécanismes évolutifs peuvent apparaître dans des groupes d’animaux très éloignés.